«Quelle place de la Russie dans les options stratégiques du Maroc ?

CYCLE PETIT-DEJEUNER DEBAT
« DIVERSIFICATION DES ALLIANCES
STRATEGIQUES »

«Quelle place de la Russie dans les options stratégiques du Maroc ?»

6 octobre 2010

SYNTHESE ET CONCLUSIONS

1. Dans le cadre des manifestations scientifiques relevant du programme d’études « Compétitivité globale et positionnement du Maroc dans le système mondialisé », l’Institut Royal des Etudes Stratégiques (IRES) a initié un « cycle-débat » consacré aux perspectives des relations du Maroc avec les puissances émergentes dans les différents continents (Brésil, Russie, Inde, Chine…).

2. Ce cycle-débat, organisé à huit clos pour favoriser un échange fructueux, a pour objectif d’affiner les axes d’une étude en cours de lancement et qui explore les possibilités pour le Maroc de s’arrimer dès à présent aux nouvelles locomotives de l’économie mondiale dans le but de le préparer aux évolutions économiques et géopolitiques à venir.

3. Dans ce cadre, l’IRES a organisé le 6 octobre 2010 un petit déjeuner-débat, animé par M. Nourredine SEFIANI, ancien Ambassadeur du Maroc en Russie, sur le thème « Quelle place de la Russie dans les options stratégiques du Royaume ?». L’objet est d’apporter un éclairage sur le potentiel de relèvement de la coopération maroco-russe, en tenant compte des mutations structurelles du monde dont le rythme s’est accéléré avec la crise mondiale de 2008-2009.

4. En ouverture des travaux de cette manifestation, M. Mohammed Tawfik MOULINE, Directeur Général de l’IRES, a précisé que l’importance de la Russie pour le Maroc tire sa justification d’une double considération :

D’abord géopolitique, vu la capacité d’influence de la Russie sur l’agenda international, compte tenu de son statut de membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations-Unies.

Ensuite économique étant donné que ce pays affiche un rythme de rattrapage rapide qui pourrait lui permettre de devenir la 10ème puissance mondiale à l’horizon 2050, même si la Russie serait confrontée à plusieurs contraintes (vieillissement de la population, taux de mortalité élevé, défis
sécuritaires…).

5. Le Directeur Général de l’IRES a rappelé que les relations Maroc-Russie remontent loin dans l’histoire et que l’évolution de la coopération entre les deux pays s’est inscrite récemment sur un sentier ascendant, notamment à l’issue des visites effectuées par leurs Chefs d’Etat respectifs (Visite de Sa Majesté le Roi Mohammed VI en octobre 2002, Visite du Président Vladimir POUTTINE en septembre 2006).

6. Tenant compte des projections à moyen et long termes et du bilan récent de leur coopération bilatérale, le Maroc et la Fédération de Russie gagneraient à accorder à leurs relations bilatérales une signification plus stratégique avec la concrétisation du potentiel de la coopération dans les domaines économique, scientifique et culturel et des actions concrètes sous forme d’élargissement du spectre des intérêts au niveau régional et sous-régional.
7. Dans son intervention sur les enjeux stratégiques des relations Maroc-Russie, M. Nourredine SEFIANI a souligné que ces relations doivent être appréhendées en tenant compte à la fois d’une multiplicité de facteurs d’ordre militaire, politique et économique et de l’influence de plusieurs acteurs dans l’orientation de ses relations (Europe, Etats-Unis, Algérie…).

8. L’intervenant a mis en exergue deux niveaux d’enjeux pour mieux comprendre la réalité actuelle des relations Maroc-Russie et cerner son devenir. Il s’agit de l’enjeu des produits, qui englobe l’armement (armes classiques, ambitions nucléaires de l’Algérie, cartellisation du marché du gaz), les échanges commerciaux, ainsi que l’enjeu politique lié à la position de la Russie au sujet de la question du Sahara marocain.

9. En ce qui concerne la question de l’armement, il y a lieu de constater les éléments suivants : la Russie dispose d’intérêts vitaux en Algérie. Les commandes algériennes d’armes russes ont totalisé un montant de 6,5 milliards dollars en 2006, à quoi s’ajoutent les commandes de sous-marins, de systèmes de défense anti-aériens. L’Algérie, qui figure parmi le top 10 des importateurs d’armes à l’échelle mondiale, devient ainsi le 3 ème client de la Russie en termes d’exportations d’armes.

Les ambitions nucléaires de l’Algérie constituent un autre point qu’il faudra suivre avec vigilance. A cet effet, le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) classe l’Algérie dans la catégorie des pays susceptibles de « devenir une préoccupation nucléaire et stratégique » et doit de ce fait être soumis à observation permanente.

la question de la cartellisation du marché du gaz et l’éventuelle transformation du Forum des pays exportateurs de gaz en une OPEP du gaz au sein de laquelle l’Algérie et la Russie pourraient devenir les acteurs clés.

Toutefois, les risques à ce niveau demeurent faibles, d’abord, du fait de différences fondamentales entre le marché du pétrole et le marché du gaz, ensuite, en raison d’une concurrence de plus en plus vive entre la Russie et l’Algérie sur le marché européen. Toutefois, la question des gazoducs de
contournement mérite d’être suivie de près. Ceux construits par l’Algérie (Medgaz et Galsi) semblent être dictés par des considérations qui n’obéissent à aucune rationalité économique.

10. S’agissant du commerce bilatéral Maroc-Russie, ce dernier a connu une évolution positive sur la période récente, quoique limitée et fluctuante d’une année à l’autre. Le volume global du commerce bilatéral est passé de près de 14 milliards de dirhams en 2005 à 18,5 milliards de dirhams en 2008, avant de chuter à 8,8 milliards de dirhams en 2009, sous l’effet de la crise mondiale. Les importations marocaines en provenance de Russie sont essentiellement constituées de pétrole, de fer, du souffre, de produits chimiques, de bois, de papier et carton, de machines et d’appareils divers. Quant aux exportations marocaines vers la Russie, elles sont composées principalement d’agrumes, de légumes, de farine de poisson, de poissons frais et plus récemment en 2009 de
pièces détachées pour voiture ainsi que de fils et câbles pour l’électricité.

11. Le Maroc reste déficitaire dans sa balance commerciale avec la Russie et le taux de couverture demeure à un niveau très faible (18,6% en 2009). Toutefois, pour les services, une dynamique particulière semble s’instaurer, avec une progression soutenue des recettes touristiques, suite à la suppression par le Maroc des formalités de visas pour les ressortissants russes en 2005.

12. En ce qui concerne la question du Sahara marocain, qui constitue l’arrière plan politique du surarmement algérien, la Russie prône une solution politique, négociée, définitive, acceptée par les deux parties et avalisée par le Conseil de Sécurité.

13. Sachant que le Maroc et la Russie ont maintenu une concertation permanente même durant la guerre froide et en tenant compte du soutien du Maroc en faveur du renforcement des liens entre la Russie et le monde islamique (Russie membre observatoire au sein de l’OCI), le renforcement des relations politiques entre les deux pays rendrait nécessaire d’élargir le spectre des intérêts
stratégiques, à travers l’ouverture d’espaces de coopération à investir en commun notamment en Afrique et en Europe.
*****
14. Le débat engagé lors de cette manifestation a été axé sur les points suivants :

Nécessité pour le Maroc de suivre de près les objectifs de la politique extérieure russe et de faire sienne l’obligation de vigilance et de veille afin d’anticiper tout éventuel changement de l’agenda politique extérieur de la Russie dans la région.

Importance d’une position claire de la Russie, notamment pour ce qui est de la politique d’armement de l’Algérie et ce, en vue de préserver l’équilibre des rapports de force au niveau régional.

Identification des leviers d’action pour concrétiser le potentiel du marché russe en termes de débouchés additionnels pour l’offre exportable nationale et comme source d’approvisionnement pour les entreprises marocaines (énergie, technologie…).

 Le potentiel du marché russe est considérable, notamment au niveau de certains secteurs où l’offre marocaine dispose d’atouts compétitifs certains (agro-alimentaire, pêche, textile…) et devrait aussi bénéficier de l’essor de l’industrie nationale dans le cadre des nouveaux métiers mondiaux du Maroc.

 Au niveau du secteur touristique, le rebond des recettes voyages en provenance de la Russie suite à la suppression des procédures de visas par le Maroc, laisse suggérer l’existence de marges de progression pour peu que notre politique de promotion suive de près le potentiel du marché russe, dont le développement est en ligne avec le rattrapage des revenus des ménages russes.

 La dynamique de l’investissement que connait le Maroc devrait constituer une incitation pour les entreprises russes à participer activement aux différents appels d’offre lancés par les autorités
marocaines. La conclusion d’un accord de promotion et de protection des investisseurs relevant des deux pays serait un facteur d’appui incontournable.

Non moins important, le Maroc gagnerait à mobiliser le potentiel de la coopération technique et bénéficier du transfert de savoir-faire dans des domaines clés, notamment énergétiques (schistes bitumineux, gaz naturel liquéfié, production électrique, prospection pétrolière).

 La mobilisation de la coopération serait incomplète si elle n’intégrait pas les aspects culturels et scientifiques. Le rapprochement entre les deux cultures rendrait perméable les deux sociétés et permettrait ainsi de créer les conditions permissives pour une plus grande proximité économique.

ANNEXES

P A R T I C I P A N T S
M. Mohammed Tawfik MOULINE
Directeur Général de l’Institut Royal des Etudes Stratégiques
M. Nourredine SEFIANI
Ancien Ambassadeur du Maroc en Russie
M. Nacer BENJELLOUN TOUIMI
Professeur universitaire
Université Mohammed V-Agdal
M. Miloud LOUKILI
Professeur Universitaire
Université Mohammed V-Agdal
M. Said MOUFTI
Chercheur principal, chef de projet « Compétitivité économique », IRES
M. Tarek CHBOURK
Chef de projet d’études, IRES
M. Othman BENJELLOUN
Chercheur principal, IRES

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